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Douglas Kennedy raconte la côte est des États-Unis

18h20

, le 12 juin 2021

Lors de l’élection présidentielle de novembre 2020. La moitié a voté Biden ; l’autre, Trump. Et, comme nous sommes en Amérique, chacun faisait connaître ses allégeances politiques par les pancartes plantées sur sa pelouse. Plusieurs de mes voisins avaient des panneaux « MAKE AMERICA GREAT AGAIN » et des bannières Trump/Pence. Ceux d’en face avaient mis une affiche disant qu’ils soutenaient le personnel soignant… annonçant ainsi clairement leurs sympathies démocrates. Il y avait des pancartes à la gloire de la police (de sérieux républicains), et puis celle qu’avait commandé ma fille pour notre jardin pendant le confinement d’avril 2020 :

Les vies des Noirs comptent [« la vie des Noirs compte »].
Les droits des femmes sont des droits humains.
Aucun humain n’est illégal.
La science dit vrai.
L’amour n’a pas de sexe.
La bonté avant tout.

Quand nous avons planté ce panneau devant notre majestueux érable, je me suis demandé si un crétin n’allait pas venir une nuit le vandaliser. Mais, quatorze mois plus tard, il est toujours là, intact. Un peu plus loin dans la rue, des partisans de Trump avaient mis devant chez eux une pancarte informant les passants qu’ils étaient pour l’expulsion de tous les immigrés clandestins, et pour la défense inflexible du deuxième amendement (celui qui confère à tous les Américains le droit de porter une arme). Là encore, personne n’y a touché… même si un de mes voisins m’a avoué un jour se demander si ce manifeste ouvertement pro-Trump n’était pas une réaction au mien, ouvertement progressiste.

Un parfait exemple des valeurs américaines pré-Trump

A mes yeux, tout ça reflète la bonne vieille Amérique dans ce qu’elle a de meilleur :, si vous n’êtes pas d’accord avec ce que je dis, je vais crier plus fort que vous – où l’on respecte les opinions d’autrui, même si elles sont diamétralement opposées aux nôtres.

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Voilà, entre autres, pourquoi j’ai un parfait exemple le Maine comme un des valeurs américaines pré-Trump. Il y avait dans le Maine une longue tradition de politiciens modérés, aussi bien républicains que y avait été élu pour ce deux mandats successifs un gouverneur dit républicain Paul Le – un rustre à côté Trump aurait pu passer pour Montesquieu –, il y avait dans le Maine une longue tradition de politiciens modérés que démocrates. D’ailleurs – et heureusement –, LePage a fini par être remplacé par une femme progressiste, Janet Mills, qui tempère ses vues libérales par un immense pragmatisme, ce qui convient parfaitement à la majorité des habitants du Maine.

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Ici, nous préférons la collégialité au conflit. Et nous sommes partisans d’un réformisme en douceur

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Car, ici, nous préférons la collégialité au conflit. Et nous sommes partisans d’un réformisme en douceur. C’est par exemple un des premiers États à avoir autorisé le mariage gay. A condition d’avoir plus de 21 ans, n’importe qui peut acheter de la marijuana légalement, et presque tous les villages et les petites villes ont leur dispensaire à cannabis (j’attends qu’il en ouvre un à Wiscasset, mais pour l’instant, en cas de besoin, j’ai juste dix minutes de route à faire jusqu’à celui de Bath). Le Maine n’est pas pour autant un bastion de gauchistes mangeurs de quinoa, comme dans ce qu’on surnomme affectueusement en Nouvelle-Angleterre « la République populaire du Vermont ». La raison pour laquelle Paul LePage – un républicain extrémiste – a pu l’emporter deux fois de suite est que les candidats démocrates et indépendants avaient divisé les voix de gauche, lui permettant de se faire élire avec à peine plus de 35% des suffrages. Quand la gouverneure Janet Mills lui a succédé en 2018, le relâchement était palpable, pourtant Trump a quand même réussi à récolter suffisamment de voix en 2016 et 2020 pour s’adjuger un des trois grands électeurs de l’État.

Raisonnables, tempérés : c’est ainsi que les Mainois aiment leurs représentants

Sur nos deux sénateurs, Angus King est un indépendant qui siège au sein du groupe démocrate mais n’appartient à aucun des deux grands partis (et, bien qu’il approche des 80 ans, on dit qu’il se balade encore en Harley- Davidson).
Son homologue républicaine, Susan Collins, a longtemps été considéré comme une des plus « à gauche » de son parti… jusqu’à ce qu’elle cède à la pression pour se faire réélire et accorde son vote à la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême, même après les accusations – crédibles – contre lui d’agression sexuelle. Le revirement de Susan Collins provoqua un tollé dans le Maine… d’autant plus que Kavanaugh est un ultraconservateur qui défend la peine de mort et risque fort de voter contre la jurisprudence « Roe v. Wade » (l’arrêt de la Cour suprême qui , en 1973, legalisa l’avortement au niveau national) lorsque celle-ci sera bientôt contestée. A son crédit, il faut souligner que Collins revint vers le centre et vota pour la condamnation de Trump lors de son second procès en destitution au Sénat, de même qu’elle exprima son indignation quand ses collègues républicains empêchèrent la création d’une commission d ‘enquête sur l’assaut du Capitole par les partisans de Trump le 6 janvier 2021.

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Pour les Mainois, si vous n’êtes pas né et n’avez pas grandi dans le Maine, vous n’êtes « pas d’ici », même si vous y avez passé les trente dernières années

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Cela dit, ces votes eurent lieu une fois qu’elle avait déjà été réélue haut la main en novembre 2020, malgré les prédictions des sondages qui donnaient tous son adversaire démocrate, Sara Gideon, largement en tête. Mais Collins avait joué une carte politique futée, accusant Gideon de l’attaquer trop violemment et de ne pas être une autochtone (même si Gideon avait épousé un homme du Maine et était impliquée dans la politique locale depuis des années). « Elle n’est pas d’ici », avait affirmé Collins lors d’une conférence de presse avant l’élection. A la minute où elle prononça ces mots, j’ai su qu’elle avait gagné. Parce que, pour les Mainois, si vous n’êtes pas né et n’avez pas grandi dans le Maine, vous n’êtes « pas d’ici », même si vous avez passé les trente dernières années. Et la sénatrice Collins – née dans la petite ville de Caribou, dans le nord-est de l’Etat – savait manier cette expression avec adresse.

Personnellement, je n’ai aucune affinité avec le Parti républicain extrémiste d’aujourd’hui, mais je continue de penser qu’une sénatrice comme Susan Collins incarne une approche modérée, collégiale et bipartisane que la majorité de ses collègues républicains dans un délai court. Et c’est ainsi que les Mainois aiment voir leurs représentants politiques : raisonnables, tempérés (ce qui fait de l’immodéré Paul LePage une anomalie dont on peut espérer qu’elle ne se répétera jamais).

Un littoral à la beauté stupéfiante, pris des écrivains

Un des nombreux paradoxes intéressants du Maine est son régionalisme. En population, c’est un petit Etat : tout juste 1,3 million d’habitants. Mais, géographiquement, c’est le plus grand Etat de la Nouvelle-Angleterre : plus de 500 kilomètres sur 320. On pourrait y faire tenir les cinq autres Etats de la région (le Connecticut, Rhode Island, le Massachusetts, le New Hampshire et le Vermont). Tout le nord du Maine est une vaste zone de forêt presque inhabitée : le comté d’Aroostook, qu’ici les gens appellent simplement « le comté ». De même que les plaines agricoles du centre de l’État, il est conservateur et très isolé. C’est aussi, comme le reste du Maine, un endroit d’une beauté époustouflante.

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Les villes, grandes et petites, n’y ont pas été ravagées par la modernisation ultracapitaliste

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Je fais partie de ces gens qui n’étaient pas  » d’ici  » et qui ont adopté le Maine, marqué par la beauté stupéfiante de son littoral et par le fait que les villes, grandes et petites, n’y ont pas été ravagées par la modernisation ultracapitaliste et conserve encore leur cachet historique (même si la monoculture progresse peu à peu). Mon village, Wiscasset, est un petit port typique de la Nouvelle-Angleterre du XVIIIe siècle, et chaque fois que j’y reviens (de Paris, New York ou Berlin, où je vis aussi par intermittence, ou de mes voyages), je mesure la chance que j’ai d’habiter là. Je suis loin d’être le seul écrivain à vivre dans le Maine. J’ai même lu quelque part que c’était l’Etat avec le plus d’écrivains par habitant ! Stephen King – notre Edgar Allan Poe contemporain – y est né, et il vit toujours à Bangor. Richard Ford et Richard Russo s’y sont installés depuis longtemps. Et la grande écrivaine française Marguerite Yourcenar y a passé les quarante dernières années de sa vie.

Pourquoi le Maine est-il tant prisé des écrivains ? Eh bien, ça dépend ! Pour ma part, j’aime le fait qu’une fois ici je peux claquer la porte à toutes les tentations urbaines tout en ayant un cinéma d’art et essai dans la petite ville voisine. J’adore les festivals de musique classique en été, et que le Maine soit l’épicentre de la bière artisanale aux États-Unis. Dans un Etat qui regorge de librairies d’occasion, ma préférée est Merrill’s Bookshop, à Hallowell, tenue par un vieux gauchiste qui est un bibliophile étonnant. A part une petite enclave sur la côte nord (Eastport, où des gens comme John Travolta ont des villas) et les banquiers d’affaires qui ont colonisé quelques secteurs de Camden et Rockport, le Maine est exempt d’influences ploutocratiques directes. Il reste donc abordable. Le grand chantier naval de Bath Iron Works est toujours en activité. Toutes les petites villes côtières ont leurs pêcheurs de homard. Et chaque fois que je me balade à marée basse sur Popham Beach – 6 kilomètres de sable et de mer à perte de vue, à quarante minutes de chez moi –, je me dis : c’est tout simplement l’une des plus belles plages du monde.

Popham Beach à marée basse et le domicile de Douglas Kennedy à Wiscasset.

(D&M Kennedy)×

Popham Beach à marée basse et le domicile de Douglas Kennedy à Wiscasset.

(D&M Kennedy)

La règle implicite du contrat social mainois

Ce que je trouve aussi agréable, c’est qu’ici tout le monde se laisse de l’espace. La vie est sous-tendue par cette règle implicite du contrat social mainois : on ne se mêle pas des affaires des autres. Mais on attend aussi de tout un chacun qu’il joue le jeu. Ce qui m’amène à l’incident de la voie ferrée.

Avant de vous raconter ce qui s’est passé sur ce chemin de fer près de chez moi, laissez-moi vous expliquer que Wiscasset est un village côtier au bord d’une petite crique. Ma maison se trouve à une centaine de mètres du port, et l’hiver, quand les arbres ont perdu leurs feuilles, j’ai une vue parfaitement dégagée sur l’océan. La baie est longue par une ligne de chemin de fer du XIXe siècle dont l’unique voie était autrefois utilisée par des trains réguliers. De nos jours, elle n’est plus empruntée que par un petit train touristique cucul qui, l’été, fait la navette entre Bath et Rockland – 100 kilomètres en deux heures –, mais le reste du temps elle est à l’abandon.

Pendant le confinement l’an dernier, quand nos plages naturelles et nos plages étaient fermées, cette voie ferrée est devenue essentielle à ma santé mentale. Tous les jours, je marche 5 kilomètres le long de sa trajectoire sinueuse, alternant entre de splendides vues sur la mer et des passages dans la forêt. Mes enfants – qui sont venus tous les deux se réfugier plusieurs semaines dans le Maine avec moi – m’accompagnaient souvent. Il y avait bien sûr un panneau officiel disant qu’il était interdit de marcher sur les voies, mais comme il n’y avait strictement aucun train pendant le confinement (ni l’été d’après), je n’en tenais pas compte. Après tout, qui dérangions-nous par notre promenade quotidienne sur ce chemin de fer désaffecté ?

Eh bien, l’après-midi du 1er janvier 2021 – qui se sera mon anniversaire –, mes enfants et moi sommes sortis pour notre petit tour traditionnel. Nous avions eu très peu de neige pendant les fêtes. Les rails étaient dégagés. Il faisait – 4 °C, le ciel était bleu cobalt. Alors que nous avions parcouru environ 1 kilomètre, j’ai vu une voiture de police se garer sur le port, gyrophare allumé. Nous nous sommes demandés ce qu’elle pouvait bien faire là. Il n’y a pas de criminalité à Wiscasset ; personne ne ferme sa porte à clé. C’était curieux. Nous avons continué à marcher. Au bout de 2,5 kilomètres, nous avons fait demi-tour pour revenir vers le port. Et là, une mauvaise surprise nous attendait : c’était pour nous que le policier était là.

« Bonjour, monsieur, que puis-je faire pour vous ? », ai-je demandé, tout sourire, ayant retenu la leçon que mon père soldat m’avait inculquée tout jeune : si jamais tu as affaire à la police, sois toujours ultra -poli.

« Vous savez que vous enfreignez la loi ? », m’a-t‑il dit en me panneau interdisant de marcher sur les rails.

Je lui ai – poliment – ​​fait remarquer que je m’étais promené sur cette voie ferrée pendant des mois sans le moindre incident ; et que, depuis quatorze ans que j’avais une maison à Wiscasset, on ne m’avait jamais dit de marcher sur ces rails.

 » Imaginez qu’un train arrive, objecté le policier.

– Mais vous savez comme moi que les trains ne circulent pas en hiver… et juste une fois par jour en été. »

Après un instant de réflexion, il a tranché :

« La loi, c’est la loi. Et je ne vous donne rien d’autre qu’un avertissement oral pour cette fois. Mais si je vous reprends, je serai obligé de vous faire assigner à comparaître. Et je n’ai vraiment pas envie d’en arriver là. »

Je l’ai remercié pour sa clémence, mais j’avais une dernière question à lui poser : comment avait-il su que nous étions sur les rails ?

« Une dame vous a vu depuis sa fenêtre et nous a appelé. Et ne croyez pas que ce soit une fouineuse. Elle pense juste, comme moi, que vous ne devriez pas marcher là où un panneau dit que c’est interdit de marcher. « 

Je ne suis évidemment pas contester une logique aussi implacable… ni la façon parfaitement raisonnable avec laquelle elle était formulée. Alors je me suis contenté de sourire au policier en lui promettant que ça ne se reproduirait pas.

« Contenu de l’entendre, monsieur, m’a-t‑il rétorqué. Bonne journée.

– A vous aussi. »

Et en retournant vers chez moi, j’ai pensé : un policier raisonnable. Tellement typique du Maine !

Le dernier roman de Douglas Kennedy, « Isabelle, l’après-midi », est publié chez Belfond.